
Debriefing d’une situation présentée en séance d’APP avec un public d’Assmat
Doïna, animatrice de groupe d’APP, nous partage l’analyse d’une séance, à travers un échange imaginé avec une amie.
En nous permettant cette immersion, elle nous donne à mieux comprendre ce qui se passe dans ces groupes d’Analyse des pratiques professionnelles.
Cette séance a eu lieu avec un public d’assistantes maternelles, en RPE (Relais Petite Enfance).
Pour respecter la confidentialité des participantes, les prénoms ont été changés. Les images illustrent l’article mais ne représentent pas les personnes mentionnées 🙂
- Sacha : C’était bien ta réunion ?
- Doïna : Mon groupe d’analyse des pratiques professionnelles tu veux dire ?
- Sacha : Oui, c’était où déjà ?
- L’animatrice : J’étais avec un groupe d’assistantes maternelles.
- Sacha : Comment ça s’est passé ?
- L’animatrice : C’était éprouvant, je ne sais pas si l’assistante maternelle arrivera à lâcher prise. On verra. Je lui souhaite en tout cas.
- Sacha : Il s’est passé quoi ?
- L’animatrice : La situation que j’ai choisie était celle d’une assistante maternelle qui accueil un enfant qui ne veut pas manger depuis le mois de décembre. Ça fait 5 mois du coup. Cet enfant que j’appellerais Milo à 3 ans et ne mange que des pâtes ou des yaourts ou compotes. Et encore c’est pas systématique. Parfois il va même se coucher le ventre vide. L’assistante maternelle que j’appellerais Djamila disait, au moment de la présentation de sa situation, être fatiguée, avoir tout essayé et trouver cela terrible.
- Sacha : Ah oui quand même ça doit être dur de ne pas réussir a faire manger un enfant !
- L’animatrice : Oui, là mon objectif de gappeuse, c’est de l’accompagner à prendre du recul sur sa situation. Mais on est pas encore là. Il a fallu avant ça, que j’arrive à la rejoindre sur le désarroi dans lequel je la sentais être.
- Sacha : Désarroi ? C’est fort ! À ce point là ?
- L’animatrice : Oui tu vas comprendre. Pour Djamila, Milo porte le symptôme du refus alimentaire. Donc le problème de Djamila, c’est qu’elle voudrait savoir « comment faire pour que Milo mange ». En une phrase qui pourrait intituler la situation, « Milo ne mange pas ». Djamila a clairement expliqué ne pas réussir à faire en sorte que Milo mange, qu’elle lui propose un plat ordinaire, des pâtes, même de différentes marques, ou qu’elle lui propose le repas que ses parents lui ont préparé. En gros, elle est fatiguée de tout essayer et son objectif est de réussir à faire en sorte qu’il mange, ou même qu’il goûte et qu’il n’aille pas se coucher à la sieste le ventre vide.

- Sacha : Okay, je vois. Et alors tu lui à dis quoi ?
- L’animatrice : Finalement, pour Djamila, c’est Milo qui a un problème, parce-qu’il ne mange pas. Mais si on regarde d’un autre prisme, Djamila aussi a un problème. C’est-à-dire que comme je te disais tout à l’heure, elle est clairement en plein désarroi face à cette situation. Elle en souffre. Elle est fatiguée, elle a essayé plein de choses en vain. Elle s’est un peu approprié le problème. Un peu beaucoup même.
- Sacha : À bon ? Qu’est-ce qui te fais dire ça ?
- L’animatrice : Là, tu vois, la difficulté, c’était d’accompagner, d’aider Djamila à prendre du recul sur sa situation pour qu’elle arrive à la traiter si on trouvait des pistes, mais surtout à lâcher prise de manière à ce que ça ne la touche plus à ce point.
- Sacha : Oui en plus tu m’avais dit que plus tu fais une fixette sur le repas d’un enfant, plus il peut bloquer.
- L’animatrice : C’est pas faux. En tout cas, ici, j’essayais de rejoindre Djamila sur son ressenti pour l’aider à se détendre. Parce qu’elle en devenait agacée sur les temps de repas et elle avait carrément la boule au ventre, de savoir si oui ou non, il allait enfin manger. Mais attends, on va trop vite. Je t’ai pas tout dit pour que tu comprenne mieux.
- Sacha : J’ai tout mon temps, on a toute la soirée.
- L’animatrice : Donc pour qu’on ait tous les éléments, je vais t’en dire un peu plus sur le contexte, ou l’histoire de cette situation…
- Sacha : D’accord.
- L’animatrice : Je t’ai déjà dit que Milo ne mange plus depuis décembre, depuis 5 mois ?
- Sacha : Oui
- L’animatrice : Okay. Alors il ne mange plus chez Djamila, mais aussi chez ses parents. Peut importe le moment de la journée. Du coup, les parents ont trouvé le moyen de lui faire manger des pâtes, des frites, du McDo. Et ça, ça dérange beaucoup Djamila. Pour elle, ce n’est pas saint du tout.
- Sacha : Elle a pas tort non ?
- L’animatrice : Oui. Et quand Djamila lui propose le repas, c’est rare qu’il mange. Et quand elle arrive à faire en sorte qu’il goûte, il prend vraiment qu’un millimètre avec le bout de son pouce et de son index, qu’il goûte avec le bout des lèvres. Tu verrais Djamila l’imiter …
- Sacha : Je l’imagine.
- L’animatrice : Donc Djamila semble avoir tout essayé. Elle a essayé de discuter avec lui. Elle a essayé de discuter avec les parents… La réaction du père a été de lui reprocher de prendre son fils pour un autiste… Elle a essayé d’en parler à la PMI ! Elle n’a jusqu’à présent eu aucun retour… Elle lui a proposé de se servir tout seul. De ne pas le regarder manger. De manger seul avant ou après les autres enfants qu’elle garde. De manger la même chose ou complètement autre chose que les autres enfants. En plus, ça l’inquiète, parce-qu’elle n’a pas envie que ça vienne influencer le comportement des autres enfants ! Elle a peur qu’ils commencent à l’imiter ! … Elle a essayé aussi de faire un pas en arrière, c’est-à-dire de le prendre sur ses genoux plutôt que dans la chaise. Rien y fait, il ne mange pas. Et en plus quand ses parents viennent le chercher, il se vente fièrement de ne pas avoir mangé.

- Sacha : Ah oui ! Il défie tout le monde quoi !
- L’animatrice : Oui carrément ! Et moi, il me défie de réussir à soutenir Djamila dans ce qu’elle traverse. En fait Djamila vit cette situation comme une énigme, un dilemme à résoudre. Et surtout, elle la vie seule.
- Sacha : Ça doit pas être facile, j’avoue !
- L’animatrice : Oui en plus culturellement, c’est clair que pour elle, c’est difficile de laisser un enfant sans manger. Elle a du mal à comprendre que personne ne s’inquiète pour Milo, même pas ses parents. Elle a carrément prononcé le mot « maltraitance ».
- Sacha : Ah oui ?
- L’animatrice : C’est vrai que ça peut être perçu comme de la négligence de la part des parents. Après, il n’a pas maigri, il ne semble pas non plus en danger.
- Sacha : Tu me rassures.
- L’animatrice : Ça n’annule pas ce que ressent Djamila dans cette situation. C’est-à-dire que pour Djamila, ce n’est pas possible de laisser un enfant sans manger. Pour elle, un enfant doit manger… Bon, on est d’accord, elle ne le force pas à manger.
- Sacha : Encore heureux !
- L’animatrice : Mais elle souffre clairement de cette situation… À ce moment de la séance de GAPP, j’ai eu une illumination !
- Sacha : Ah oui ?
- L’animatrice : Je me suis rappelé l’histoire du métier des Assistantes Maternelles. A l’ancienne, les Ass’Mat’ étaient les nourrices. C’est-à-dire celles qui donnent le sein.
- Sacha : Intéressant !
- L’animatrice : Du coup, je lui ai dit ça. Et là direct, une autre Assistante Maternelle a dégainé « Et quand t’as plus de lait, bah, tu te fais licencier ! »
- Sacha : Ha ha !
- L’animatrice : J’ai adoré ! Du coup, je l’ai remercié pour sa précision et j’ai demandé à Djamila si elle avait peur de perdre son contrat avec Milo.
- Sacha : Et alors ?
- L’animatrice : C’est surtout pour Milo qu’elle s’inquiète.
- Sacha : Qu’est-ce qui te fais dire ça ?
- L’animatrice : Une autre Ass’Mat’ lui a demandé combien de temps il lui restait jusqu’à la fin du contrat. Milo rentre à l’école l’année prochaine. Du coup, il reste deux mois sur son contrat.
- Sacha : Ça va elle à plus trop à souffrir de la situation !
- L’animatrice : On peut voir ça comme ça. Djamila était formelle sur le fait qu’elle ne voulait pas rompre le contrat. Quand plusieurs Ass’Mat’ se sont exprimées en coeur sur le fait que c’est bientôt fini, Djamila s’est exclamée par un « mais je l’aime cet enfant! »
- Sacha : Ah oui !
- L’animatrice : Si on revient à la mission première d’une nourrice qui est de nourrir l’enfant, là, Djamila, clairement, elle incarne parfaitement sa profession. Elle ressent de l’amour, presque maternel pour Milo. Du coup, cette situation la touche presque viscéralement. Sa mission est de nourrir cet enfant.
- Sacha : Ah ouais quand même ! Et tu fais quoi avec ça ?
- L’animatrice : C’était pas évidant, parce que là, clairement, il fallait à la fois soutenir Djamila et reconnaître sa souffrance, puis l’aider à transcender la situation pour qu’elle se libère de ce qui lui fait mal… Bah, en fait, j’ai observé et senti que ce n’était pas seulement moi, mais toutes ses collègues Ass’Mat’ qui le feraient. Elles étaient toutes aussi empathique l’une que l’autre à travers leurs réactions physiques, leurs intonations ou leurs questions et conseils. Elles essayaient toutes, à leur manière, de lui dire de lâcher prise. Il y en a même une qui lui a demandé si c’était son problème que Milo ne mange pas. Mais … ce n’était pas encore le moment pour Djamila. Elle était encore en boucle sur son désir de réussir à faire manger Milo !
- Sacha : Bah oui, elle, elle veut savoir comment faire en sorte que Milo mange !
- L’animatrice : Oui en plus elles étaient presque toutes là à lui dire que si elle lâchait, il allait certainement ne plus bloquer puisqu’elle n’en aurait plus rien à faire et qu’il allait certainement finir par manger.
- Sacha : J’imagine qu’elle ne pouvait pas entendre ça.
- L’animatrice : Oui. Du coup, j’ai eu l’image d’une maison et de ses fondations qui m’est venu en tête. Je lui ai dit que pour elle, c’était important que les fondations de Milo soient solides, et ce, avant sa rentrée scolaire… Je sais plus comment je te l’ai dit, mais Djamila s’inquiète pour la rentrée scolaire aussi. Elle a précisé qu’à l’école, ils sont moins regardant sur les besoins des enfants.
- Sacha : Oui, les ATSEMs ne vont pas forcément faire attention s’il a bien fini son assiette et tout…
- L’animatrice : Oui, peut-être. Du coup, j’ai dit à Djamila qu’elle faisait partie des gens du village qui élèvent Milo et contribuent à son éducation. Mais que malheureusement, il manque une brique. Et que cette brique à poser dans les fondations de la maison, elle ne l’a pas. Elle s’est mise une sacrée mission sur les épaules ! Cette brique, ce sont les parents qui l’ont. Je lui ai dit qu’elle a tout fait à son niveau, qu’elle est à bout de souffle et fatiguée de la situation. À ce moment, elle avait dit « gravir l’Everest », « ramer sur la barque ». Elle a essayé de parler à Milo; aux parents; elle a cherché de l’aide auprès de la PMI. Milo va peut-être manquer d’une brique, … qui sera peut être comblée au fur et à mesure qu’il grandit.
- Sacha : La résilience. Et alors ? Elle a compris ?
- L’animatrice : Non; c’était encore sensible pour Djamila. Elle n’avait pas envie de laisser Milo partir avec une brique en moins.
- Sacha : Ah ouais ! Mais qu’est-ce que tu peux faire à ce niveau-là ?
- L’animatrice : C’est une autre Assistante Maternelle, silencieuse jusque-là, qui est intervenue en parlant de sa propre expérience. Glawdys a commencé avec une voix tremblante et les larmes aux yeux. Elle a précisé qu’elle allait nous raconter son expérience personnelle de maman.
- Sacha : Okay, je t’écoute.
- L’animatrice : Elle est séparée du père de sa fille. Sa fille à 12 ans. Sa fille a décidé d’aller vivre chez son père. C’est à ce moment que Glawdys à laisser couler un peu plus de ses larmes. Une Ass’Mat’ lui a tendu un mouchoir. Glawdys a repris son souffle et à continué à nous expliquer qu’elle n’avait pas envie que sa fille aille vivre chez son père au vu de la situation qu’ils avaient vécue et de la relation qu’il en découlait entre sa fille et son ex. Mais elle n’est pas rentrée dans les détails.
- Sacha : Bon, et c’est quoi le rapport ?
- L’animatrice : Attends, tu vas voir ! Elle nous a dit que de toute façon, elle ne pouvait pas s’y opposer, puisque ça créait des tensions entre elle et sa fille. Elle a décidé, à contre-coeur, de laisser sa fille aller vivre chez son père. Elle s’est rendu compte que sa fille avait certainement quelque chose à vivre dans sa relation avec son père. Même si elle, ça lui fait mal. Que c’est dur de lâcher prise. Mais que son enfant, il y a un moment où il faut savoir le laisser vivre ses propres expériences. Que le problème de l’enfant, c’est lui qui le résoudra. Que finalement, le problème est à l’extérieur. Que son problème à elle, c’est elle qui le résoudra.
- Sacha : Ah ouais ! Elle t’a tout servi sur un plateau d’argent quoi !
- L’animatrice : Carrément ! C’était émouvant ! On était toutes là, presque bouche bée à l’écouter. Elle a conclu en disant à Djamila, que Milo, il est gardé par elle et pas contre elle.

- Sacha : Bon, bah, tout est dit !
- L’animatrice : Oui Glawdys m’a sauvé la mise.
- Sacha : Sur quoi tu te base pour dire ça ?
- L’animatrice : Bah, même si en apparence il ne s’agit pas de la même situation, j’ai eu l’impression que là, Glawdys a voulu aider Djamila sur la question du lâcher prise. Glawdys a été obligée de lâcher prise sur une situation dans laquelle elle n’avait pas le contrôle. Du coup en racontant cette histoire, elle a voulu rejoindre et aider Djamila dans ce qu’elle vit. Elle a essayé de lui faire comprendre qu’elle non plus n’a pas le contrôle sur cette situation et que parfois il faut juste accepter. Malgré toute notre bonne intention vis à vis de l’enfant.
- Sacha : Je vois.
- L’animatrice : La situation de Djamila commençait à devenir un problème pour moi aussi tellement ont était toutes là à la voir bloquée sur sa situation. Et là, d’un coup, « piouf, évaporé ! Enfin, c’est le temps qui le dira. Mais ça, je ne saurais pas forcément, parce-qu’elle n’est pas obligée de me le dire à la prochaine séance. Bon, en tout cas, au moment de conclure, Djamila a remercié Glawdys pour son témoignage. J’ai cru voir et sentir que Djamila était plus légère. Du coup, je lui ai demandé comment elle se sentait.
- Sacha : Alors ?
- L’animatrice : Et bien elle était soulagée et reconnaissante d’avoir pu parler de sa situation. Elle a dit que ça lui a fait du bien d’en parler et qu’elle a l’impression que ce sera plus facile de prendre du recul et de vivre les repas avec Milo. J’ai clôturé avec une image.
- Sacha : Ah oui laquelle ?
- L’animatrice : L’image de la Louve du Capitole, qui nourrit des jumeaux humains le temps qu’ils soient adoptés par un berger. J’ai refait une métaphore avec la mission de l’Ass’Mat’ qui est de nourrir et de protéger les enfants qu’elle garde.
- Sacha : Pas mal !
- L’animatrice : Allez, il se fait tard. Je vais rentrer.

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